Chez Raphaël Enthoven, Sandrine Rousseau est “Sandrine” mais Gilles Lipovestky reste “Gilles Lipovestky”

Sandrine Rousseau y a vu le “petit signe” d’une inégalité. Un “petit signe” qui a son “importance”. Samedi, quand elle a participé à l’émission de Raphaël Enthoven sur Arte, le philosophe l’a appelé quasi systématiquement par son prénom alors qu’un autre invité, Gilles Lipovetsky, avait droit à son nom complet.

Samedi 9 février, le philosophe Raphaël Enthoven recevait, dans son émission “Philosophie”, la femme politique Sandrine Rousseau et le professeur de philosophie morale et politique Gilles Lipovetsky. Alors que ce dernier a été appelé par son nom complet tout au long de l’émission, l’ancienne porte-parole d’EELV qui a porté plainte dans l’affaire Denis Baupin a été, elle, nommée uniquement par son prénom à six reprises. 

C’est sur twitter que Sandrine Rousseau a relevé ce traitement genré, ce lundi dans la matinée. Le philosophe lui a répondu en demandant de quoi ce genre “d’incivilité” est le “symptôme”. Réponse de l’intéressée : “Ça fait partie de ce à quoi nous sommes souvent confrontées : juste un prénom ça n’installe pas, ça efface un peu, ça ne dit que la moitié.”

Le visionnage de l’émission montre que Sandrine Rousseau dit vrai. Nous avons fait les comptes : elle est appelée six fois par son prénom, contre seulement trois par son nom complet (et non pas deux comme nous l’avons affirmé précédemment). Gilles Lipovetsky, lui, est appelé quatre fois par son nom complet et zéro par son prénom. Au cours de cette émission de 26 minutes dédiée à la différence entre séduction et harcèlement, Sandrine Rousseau fait son apparition à partir de 11’30. Elle est présentée sous son nom complet au début et à la fin de l’émission. Mais entre les deux, lorsque que Raphaël Enthoven interroge l’ancienne vice-présidente de la région Nord-Pas-de-Calais, il l’interpelle par son prénom, hormis une fois. Dans le même temps il appelle systématiquement Gilles Lipovetsky par son nom complet.

 

Si l’on résume, la femme est appelée par son nom complet lorsqu’on parle d’elle pour la présenter par exemple, mais pas forcément quand on s’adresse à elle directement. Contrairement à l’homme, qui est appelé par son nom complet indifféremment. 

“Cela renvoie l’image d’une forme de copine, quelqu’un de sympa, mais ça ne parle pas de la personne en tant qu’expert”

La question est loin d’être anecdotique : l’utilisation du prénom induit une proximité, tout comme certains titres induisent une légitimité, par exemple celui de professeur. En appelant une experte d’un sujet par son prénom, ne risque-t-on pas de saper sa légitimité aux yeux des téléspectateurs ? “Le prénom, ça ne dit pas toute l’identité de la personne. Cela renvoie l’image d’une forme de copine, quelqu’un de sympa, mais ça ne parle pas de la personne en tant qu’expert”, a réagi Sandrine Rousseau, jointe par PAD. Et de poursuivre : “Ce qui est embêtant, c’est quand c’est pas la même chose  [l’utilisation du prénom ou du nom, NDRL] pour tout le monde”. Sandrine Rousseau explique toutefois les mots de Raphaël Enthoven par sa volonté “de comprendre” les questions liées aux violences faites aux femmes et par le ton plutôt informel de son émission, le remerciant au passage d’être “le seul à avoir posé la question” de la limite entre séduction et harcèlement dans un programme télévisé dédié. 

Sandrine Rousseau n’est pas la première à en faire les frais. Ségolène Royal, Rachida Dati ou encore Najat Vallaud-Belkacem ont déjà été appelées par leurs prénoms dans des Unes de presse. C’est le Figaro Madame qui le relève : en mai 2015, Le Parisien titrait “Le baptême du feu pour Najat”, à propos de la réforme de l’éducation portée par celle qui était ministre à l’époque. L’ancienne élue du Nord-Pas-de-Calais a elle aussi pâti de ce qu’elle qualifie de “sexisme ordinaire” pendant son mandat politique : “J’ai été en difficulté avec ça tout le temps, même dans des endroits incongrus”, précise-t-elle, citant un exemple où elle a été appelée à s’exprimer derrière une tribune devant des chefs d’entreprise. “On m’a dit “Sandrine” alors qu’on aurait dû dire Madame Sandrine Rousseau, vice-présidente du conseil régional du Nord-Pas-de-Calais”. 

En fait, ce sexisme ordinaire est pointé du doigt depuis plus de dix ans : en 2008, un rapport de la documentation française sur l’image des femmes dans les médias regrettait qu’on parle régulièrement de “Rachida” ou de “Carla”, mais jamais de “Nicolas” ou de “François”.

Dans une première version de ce post, nous notions que l’intervention de Sandrine Rousseau a été émaillée de manterrupting (un terme anglais qui désigne la tendance des hommes à couper les femmes quand elles parlent), tant de la part de l’animateur que du professeur de philosophie politique et morale. Après parution de notre article, et en guise de défense, le philosophe a relayé sur Twitter l’analyse d’une “prof de philo”, Marylin Maeso, selon laquelle Gilles Lipovetsky a été “interrompu” 16 fois, contre seulement huit pour Sandrine Rousseau. Mais, en revisionnant l’émission une deuxième fois, nous ne retrouvons pas ces chiffres et nous constatons que le professeur de philosophie morale et politique est resté 24 minutes sur le plateau, contre 14 pour l’ancienne élue du Nord-Pas-de-Calais. Il semble en fait que les deux invités ont été interrompus à peu près aussi fréquemment. Il faudrait, pour être parfaitement juste, pouvoir distinguer les interruptions, assez désagréables, des relances, plus cordiales, ce qui relève plus du ressenti et nous laissons donc à Raphaël Enthoven le bénéfice du doute.

L’animateur de l’émission a par ailleurs qualifié cet article de “mal documenté, imprécis et fielleux”. Nous vous invitons à vérifier par vous-même en regardant l’émission, qui propose par ailleurs un débat très instructif sur la notion de séduction. 

Mahaut Landaz

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