Une critique assassine de “Retour vers le futur” déterrée : quand la culture pop américaine n’était pas la bienvenue en France

En 1985, les colonnes de Libé affichaient une critique assassine du film de Robert Zemeckis. Ressortie des archives, elle fait réagir sur Twitter.

L’ancien “Monsieur cinéma” de Libération, Louis Skorecki, n’a pas été tendre avec Marty McFly. Le film de Robert Zemeckis a été à l’époque accueilli quelque peu froidement par des médias français, comme de nombreux autres films à gros budget sortis sur les écrans dans les années 80. La critique montre, selon Louis Lepron, rédacteur en chef du site Konbini et émetteur d’un tweet à ce sujet, “à quel point la pop culture américaine était prise de haut à l’époque, trop intellectualisée et clairement sous-estimée”.

Libération, quotidien de gauche, ne se situe pas exactement dans le style de Retour vers le futur. Ainsi, il est considéré par Louis Skorecki comme l’“un des plus consternants navets qu’ait produit la bande à Spielberg” souffrant d’un “manque de tempo absolu”. Louis Skorecki dézingue aussi une nouvelle lubie du cinéma américain : la “sacralisation du teenager” (de l’adolescent). Il fustige la “victoire de la fantaisie […] aux dépens du bon vieux réalisme”.

Critique de Retour vers le futur par Louis Skorecki, Libération, 1985

L’intellectualisme de Libération reste à relativiser. Deux mois avant la sortie du film désormais mondialement connu, Gérard Lefort, rédacteur au sein du même journal, avait publié une critique tout à fait positive du long-métrage selon lui ponctué de “gags poilants”.

Critique de Retour vers le futur de Gérard Lefort, Libération

Beau joueur, le journal avait souligné l’existence de ces avis divergents dans un article, il y a déjà deux ans.

Querelle de classe ou de modernité?

Pendant les années 80, les critiques de cinéma français acceptent mal les films américains, très éloignés du cinéma d’auteur à la Maurice Pialat. Dans les Cahiers du cinéma, en 1980, on peut voir un dessin de Jean Rouzaud, auteur de bandes dessinées, représentant Dark Vador, héros maléfique de Star Wars – dont le premier épisode est sorti en 1977 – en train de se faire mitrailler par Tony Camonte, protagoniste de Scarface (dans la version de 1932). On peut y lire “Scarface contre Star Wars, la querelle des anciens et des modernes”. Olivier Assayas, réalisateur français (Personal Shoper, Sils Maria) prévoyait pour Star Wars un succès très éphémère. “On peut prédire sans trop de risque qu’elle demeurera forte jusqu’à ce qu’un outsider un peu doué vienne apporter la concurrence.”

“Scarface contre Star Wars, la querelle des anciens et des modernes” de Jean Rouzaud publié dans Les cahiers du cinéma en 1980

Mais au-delà du caractère populaire des grosses productions américaines, c’est contre la fin du cinéma d’auteur que Louis Skorecki, Olivier Assayas ou encore Jean Rouzaud se dressaient il y a une trentaine d’années. Dans une tribune publiée en 1997, l’auteur de la diatribe anti-Zemeckis admet ne pas croire à la “nouvelle cinéphilie”. “Il n’y a plus de cinéma. Pour être plus précis, il n’y a plus de cinéma d’auteur, plus d’auteurs de cinéma, il n’y a que des films.”

Contradictoire ou nuancé, Louis Skorecki n’a dit que du bien d’Indiana Jones de Steven Spielberg. Les Aventuriers de l’arche perdue a suscité en lui un “ravissement aventureux”  puisque “intelligent et idiot à la fois. Une perle pour cinéphile et bricoleur.” Un émerveillement mesuré et tempéré. “Il en faudrait quinze comme cela mis bout à bout pour valoir un De Mille ou un Walsh, mais puisqu’ils sont morts, je me contenterai de ce quinzième. Si l’art a quelque part disparu de ce type de film, le plaisir reste, total.”

Difficile de savoir si les critiques envers la culture populaire viennent d’un mépris de classe ou du rejet de nouveaux genres émergents. Il faut aussi accepter que la subjectivité du journaliste fait partie du jeu de la critique. Si Louis Lepron avance l’argument du mépris face au film de Robert Zemeckis, il doit prendre en compte que certains ont, et avaient déjà dans les années 80, simplement du mal à se projeter dans le futur.

Maïlys Khider

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