On vous résume l’enquête événement de Wired sur les coulisses de Facebook

Dans une longue enquête qui fera la couverture de l’édition du mois de mars, le magazine américain dévoile les difficiles années que vient de traverser Facebook à travers les témoignages de 51 employés et ex employés.

La toute puissante firme au logo bleu sort d’une période agitée. L’enquête de Wired révèle les pressions, questionnements et changements qui se sont opérés chez Facebook entre 2012 et 2017, entre neutralité politique, rivalités avec des médias, élection de Donald Trump et incursions russes. Priorité au direct vous résume les grandes lignes de l’enquête.

1. Fuites d’informations : Facebook accusé d’anti-conservatisme

L’enquête de Wired commence à Menlo Park, au siège de Facebook. Une partie des américains ne supporte plus les violences policières qui touchent les Noirs. Le mouvement Black Lives Matter (les vies des Noirs comptent”) prend son essor. Un mur de Facebook affiche le nom du mouvement, rapidement barré par un employé et remplacé par “all lives matter” (“toutes les vies comptent). Mark Zuckerberg apprécie peu l’initiative. Benjamin Fearnow, qui travaille au service “Trending Topics” de l’entreprise, une équipe de journalistes chargée de faire remonter les nouvelles les plus en vue sur internet ou au contraire de faire “disparaître” de fausses informations dans le fil d’actualité. Benjamin Fearnow envoie une capture d’écran du mur à l’un de ses amis, un journaliste du site Gizmodo, Michael Nuñez. Quelque temps plus tard, les employés sont encouragés à poser des questions à Mark Zuckerberg par écrit. Celle qui revient le plus est : Quel rôle a joué Facebook pour empêcher Trump de devenir président en 2017 ?” À nouveau, Benjamin Fearnow envoie une capture d’écran de ces questions à Michael Nuñez. En se fondant sur ces infos, Nuñez publie un scoop retentissant : Des anciens employés de Facebook : « Nous avons pris l’habitude de supprimer des informations conservatrices. »” L’article fera des millions de clics.

Réaction immédiate des sénateurs républicains : le sénateur Thune, qui chapeaute le comité commercial du Sénat “voulait des réponses de la part de Facebook quant aux allégations de biais de l’information, et il les voulait vite”, écrit Wired. Stratégiquement, Facebook invite un groupe de 17 républicains, animateurs de télévision, de radio, membres de think tanks, et conseillers de campagne de Donald Trump. Le but : faire éclater leurs divisions pour les rendre moins nuisibles.

2. Facebook mis en garde par des magnats de la presse

À ce moment-là, Facebook se fait d’autres ennemis : les patrons de presse. En 2016, Rupert Murdoch et Robert Thomson (PDG du groupe de presse News Corp), deux magnats des médias, reprochent à Mark Zuckerberg de capter des parts de publicité gigantesques et de modifier ses algorithmes sans consulter les médias qu’il relaye. Thomson et Murdoch menacent de “mieux user de leur pouvoir de dénonciation et de durcir leur lobbying”.

3. Tout le monde chez Facebook savait que Trump utilisait mieux le réseau que Clinton”

“À la direction de Facebook, la plupart des gens voulait que Clinton l’emporte mais tout le monde se rendait bien compte que c’est Trump qui se servait le mieux du réseau social. Si Trump était le candidat le plus à l’aise sur Facebook, Clinton était plutôt la candidate de LinkedIn” – un réseau social professionnel beaucoup plus élitiste -, écrit Wired dans son enquête. L’analyse du magazine américain est cruelle mais elle s’appuie sur des faits. Donald Trump a tiré parti de Facebook pour lever des fonds et cibler ses électeurs potentiels. C’est aussi à ce moment là que les “fake news” ont commencé à circuler fortement sur Facebook. Or, la plupart du temps, ces informations étaient favorables à Trump. Le “hoax” sur “le Pape soutient Trump” à générer des millions de commentaires et partages. Un autre “fake” populaire racontait que Hillary Clinton aurait vendu des armes à l’État islamique. Tout simplement.

4. Face aux fake news, Facebook avait de nombreuses raisons de faire l’autruche”

Trump élu, les employés qui ont parlé à Wired reconnaissent être passés à côté de signes évidents que des gens utilisaient la plateforme de façon perverse”. Wired parle même de myopie à Menlo Park”. Pourquoi avoir ignoré les pistes qui indiquaient que des informations erronées circulaient ? Cela aurait pu être vu comme un autre acte de favoritisme politique”. Autre explication, le sensationnalisme était bon pour attirer les abonnés sur la plateforme”. En somme, Facebook avait de nombreuses raisons de faire l’autruche”.

Après l’élection, la plateforme constitue une “task force” dont le rôle est de répondre à la crise des fake news”. Facebook annonce à ses utilisateurs qu’ils peuvent désormais marquer les publications qu’ils soupçonnent d’être fausses. Si un certain nombre de personnes signalent un contenu, il est alors envoyé à une équipe de journalistes pour vérification. Ce projet est appelé “The Facebook journalism project”.

5. Des tentatives d’influence russes ignorées

Dès le début de la campagne, Facebook savait que le réseau était victime de hackers russes, comme le groupe APT28, contrôlé par Moscou. Mais l’entreprise n’y a pas vu le signe d’une propagande organisée. Peu après l’élection, l’équipe de sécurité de Facebook a détaillé dans un rapport comment les Russes avaient exploité la plateforme. Ce rapport a été modifié et vidé de sa substance par les communicants de l’entreprise : pas d’exemple, pas de détail, et surtout aucune référence explicite à la Russie.

Aujourd’hui, on sait que la propagande russe passait par des publications sponsorisées sur Facebook. En fouillant leurs archives, les équipes de Facebook sont tombées sur un faisceau de comptes liés, tous créés par un groupe russe opaque. Gérées par ces comptes, plusieurs pages de propagande, dont une appelée “Blacktivist”, qui comptait davantage d’abonnés que le compte vérifié de Black Lives Matter. Blacktivist partageait régulièrement des posts sur la violence policière envers les personnes de couleurs. Juste avant l’élection, cette page a appelé à voter pour Jill Stein, la petite candidate du Parti vert, au lieu d’Hillary Clinton.

6. Un rapport sur les faux comptes russes remis à la justice

Chez Facebook, c’est l’embarras. On s’en veut d’avoir mis si longtemps à débusquer les fabriques de comptes russes. Un rapport d’enquête interne est rédigé. Faut-il remettre les informations à la justice ?  “Il y a eu un vrai débat interne. Devions-nous dire « allez vous faire voir » à la Justice et ne pas s’inquiéter ?”, se rappelle un des cadres du réseau social. Finalement, la compagnie remet le rapport à la justice. Peu avant l’audience de novembre 2017 devant la commission du Congrès, Facebook fait les comptes : les Russes ont payé 100 000 dollars pour environ 3000 contenus sponsorisés destinés à influencer les Américains pendant la campagne. En fouillant dans une des plateformes utilisée par Facebook, le chercheur en journalisme Jonathan Albright déterre les données de six comptes depuis suspendus, dont celui de Blacktivist. Albright télécharge les 500 derniers posts de ces comptes : au total, ils avaient été partagés 340 millions de fois.

“J’ai dit à quel point j’étais bouleversé que les Russes aient utilisé nos outils pour répandre la méfiance. Nous avons construit ces outils pour aider les gens à se connecter entre eux et nous rendre plus proches les uns des autres. Et ils les ont utilisé pour saper nos valeurs. Ce qu’ils ont fait est mal, et nous ne l’acceptons pas.” Mark Zuckerberg, novembre 2017.

7. Le “tech-optimism” de Mark Zuckerberg mis à mal

Toutes ces affaires ont profondément affecté l’optimisme de Mark Zuckerberg quant à la technologie. Elles l’ont poussé à questionner le système de rémunération des éditeurs, lié au nombre de clics, qui encourage le sensationnalisme. Je ne pense pas qu’il dorme sur ses deux oreilles, je crois qu’il s’en veut beaucoup”, explique un employé à Wired.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les nouvelles orientations de Facebook, avance Wired. Comme le fait de prioriser les “interactions de qualité” avec les amis proches, au grand dam des médias. Mais pour les équipes de Facebook, ce serait une erreur de le voir comme un retrait de l’industrie de l’information. C’est un retrait de la logique où toutes les publications sont bonnes tant qu’elles génèrent de l’engagement [c’est-à-dire du clic, des commentaires ou des “likes”], explique une des sources contactée par Wired. Mark Zuckerberg est aussi tout récemment revenu sur son aversion pour les Paywalls et Facebook veut désormais booster les posts dignes de confiance, informatifs et locaux”.  Facebook commencerait à prendre conscience de sa responsabilité ?

Maïlys Khider et Mahaut Landaz

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